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Education, carrière : et si on s’octroyait un « droit à l’erreur » ?

16/04/2021

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“Le succès fut toujours un enfant de l'audace”, écrivait Prospère Crébillon.

Si personne ne se souvient de ce dramaturge français du XVIIIe siècle, son propos semble plus que jamais d’actualité et se trouve aujourd’hui repris par de nombreux chefs d’entreprise et dirigeants politiques, qui estiment que la France souffre de sa frilosité.

Prendre des risques, valoriser l’audace et accepter l’erreur pourraient ainsi l’aider face grands défis économiques qu’elle affronte actuellement.

A l’école, harro sur la note !

Faut-il conserver le système de notation sur vingt ? Au-delà de l’absurdité de l’échelle (la France est la seule à choisir « vingt » comme unité de mesure), c’est la notion même de note qui était remis en cause et à laquelle on s’imaginait substituer un code chromatique (feux tricolores) ou des pictogrammes (smileys).

L’idée ne tombe pas du ciel ; elle occupe même les professionnels du secteur depuis de nombreuses années à l’échelle internationale et a donné lieu à plusieurs expérimentations.

La presse s’est par exemple fait écho du test grandeur nature mené au collège Les Chalets, en Haute-Garonne, où la traditionnelle note au stylo rouge fut remplacée par une échelle à quatre barreaux : les compétences sont « très bien acquises », « acquises », « en cours d’acquisition » ou « pas acquises ». Un changement qui, à en croire professeurs et parents d’élèves, ne serait pas que cosmétique. « La note, c’est une chose, mais c’est la moyenne qui pose problème », Si l’enfant prend un zéro, il va le garder jusqu’au bout, même si entre-temps il a compris l’exercice. »

Car le cancre français n’a pas l’insouciance bienheureuse que lui prêtait Prévert.  Lorsque la mauvaise note s’affiche en haut de la copie juste à côté du nom, il est bien difficile pour l’élève de faire la part des choses ; « avoir un zéro » ne semble alors pas si différent d’« être un zéro ».

De fait, un élève français sur deux se déclare anxieux à l’heure de faire ses devoirs, bien au-dessus des 33 % de moyenne au sein de l’OCDE. L’échelle d’acquisition permettrait donc d’atténuer le caractère personnel de la note en l’attachant non plus à l’élève mais à la compétence évaluée. De la même manière, la gradation en quatre effacerait la notion de compétition. Un élève qui réussit n’a aucun moyen de savoir si sa compétence « très bien acquise » est  mieux  ou moins bien acquise que son camarade ayant obtenu la même évaluation. Il peut donc se concentrer uniquement sur sa propre progression.

La France, pays des droits de l’Homme… parfait

Parce que le Français ne serait pas ce qu’il est sans quelques ronchonnements, certaines voix n’ont pas manqué de s’élever contre ce système jugé démotivant pour les élèves moyens (privés de la joie de passer de 12 à 14/20) et surprotecteur pour tous.

Après tout, l’école remplit incontestablement un rôle de préparation à la vie active, et si le professeur ne sanctionne pas les fautes commises au cours de la scolarité, le supérieur hiérarchique ne manquera pas de le faire dans la vie active.

Le problème est peut-être là, précisément. Le système éducatif français n’est ni plus ni moins que le reflet du système et de la culture français dans leur ensemble, qui se fondent sur une Homme parfait, parfaitement illusoire.

Au collégien comme à l’homme politique, il est demandé d’avoir réponse à tout ; l’erreur et l’étourderie sont montrées du doigt, au même titre que l’absence de réponse. Un long discours vide est moins condamné qu’un « je ne sais pas », pourtant sincère. La traditionnelle publication des « perles du bac » est un parfait exemple de cette mise au pilori du « fauteur ».

Profitons de ce constat pour ouvrir ici une petite parenthèse linguistique. Dans notre belle langue de Molière, il est souvent question des « fautes » des élèves, qu’elles soient de français ou d’orthographe. Or, la faute peut aussi être morale et religieuse ; elle est, selon le dictionnaire Larousse, un « manquement à la règle, aux devoirs ». De quoi glacer plus d’un petit écolier. On est donc en droit de s’étonner de sa prédominance sur la simple « erreur » (« acte de se tromper ») dans le lexique scolaire.

Certains spécialistes appellent donc la France à passer d’un système de « l’être parfait » à l’ « être perfectible », et donc de revaloriser la notion de progrès. Ils s’appuient sur l’exemple concret de pays comme la Finlande ou le Japon, champions de l’enquête PISA, et qui abandonnent la sanction au profit de la bienveillance.

Cette dernière se définit comme une reconnaissance des lacunes de chaque élève, doublée de l’exigence de les atténuer au maximum. Le progrès est donc un objectif en lui-même et les élèves sont « décontractés face à l’erreur ». « Quand on aura compris dans ce pays qu’on apprend en ce trompant, on reconstruira l’école différemment ».

Une tête bien faite ou bien pleine ?

La France peut s’enorgueillir de sa capacité à former de –très– petites élites, super performantes dans certaines matières. Elle figure cependant parmi les pays les plus inégalitaires au monde, avec une surdétermination du milieu social sur les résultats scolaires.  « la discrimination entraîne une autocensure et biaise les orientations ».

Si ce résultat est fortement souligné, c’est qu’il n’est pas sans lien avec la spécificité française du rapport à l’erreur décrit précédemment.

En effet, les élèves français se montrent particulière faible sur le terrain des « soft skills », ces compétences émotionnelles que les employeurs appellent « savoir être ».

Dans la moyenne sur ces derniers, ils se retrouvent systématiquement en queue de classement sur le terrain de la confiance en soi, de la discipline et de la persévérance. Rien de plus logique : dans un système qui condamne aussi durement l’erreur, le plus sûr moyen de préserver son estime de soi est d’éviter tout à fait les situations d’apprentissage.

Esquiver pour se protéger. Le lien avec le décrochage scolaire, véritable fléau du système français, est donc évident. Chaque année ce sont environ 100 000 jeunes qui quittent l’école sans diplôme.

L’erreur, levier de performance

Bien entendu, ce qui est vrai à l’école l’est aussi -si ce n’est plus- en entreprise. « La seule chose qui freine l’innovation en France, c’est la peur de l’échec, » estimait ainsi Bill Gates.

Or, comme pour la faute, l’amalgame est vite fait par les directions entre l’erreur (humaine, rattrapable) et l’échec (plus problématique pour une entreprise). Dans un système reposant sur les résultats chiffré, les feedbacks, la figure du bouc émissaire devient nécessaire en cas de grains de sel dans l’engrenage.

Or, comme le rappelait en 1938 le philosophe et épistémologiste Gaston Bachelard,  « l’esprit scientifique se constitue sur un ensemble d’erreurs rectifiés ». De la géographie à la médecine en passant par l’astronomie, nombreuses sont les domaines qui ont connu de grandes avancées par hasard ou par erreur. Christophe Colomb en sait quelque chose, lui qui finit dans les Caraïbes en cherchant à rejoindre l’Inde.  

Nombreux sont donc les responsables RH à appeler à une nouvelle prise en compte de l’erreur dans le quotidien des entreprises, notamment en valorisant les soft skills (optimisme, imagination, confiance) et non plus les seules compétences techniques.

De quoi, par ricochet, améliorer la qualité de vie au travail, en valorisant les salariés et réduisant le stress. Et, pourquoi pas, booster le travail indépendant. Près d’un Français sur quatre envisageait de créer ou de reprendre une entreprise, soit un vivier d’environ treize millions d’entrepreneurs.

Pourtant, l’écart entre les personnes tentées par l’aventure entrepreneuriale et celles qui la concrétisent est encore trop élevé, par peur de l’échec et des obstacles que suppose une telle aventure. Et l’organisation patronale de rappeler qu’ « entreprendre n’est pas un métier mais un état d’esprit, une posture à adopter, qui consiste à accepter le processus naturel de l’apprentissage fait de réussites, mais aussi de tentatives et d’échecs ».

En somme, de nombreux blocages économiques semblent possibles à déminer si, en lieu et place de réformes structurelles, on faisait évoluer les mentalités et privilégiait le risque sur l’immobilisme, l’unicité de chacun sur l’homogénéité de la perfection.  « Aujourd’hui, n’autorisant pas l’échec, nous n’autorisons pas le progrès », estimait Edward Snowden.

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